Chapitre 8 : le flottement

 Chapitre 8 : le flottement


Suivit alors une période de flottement. 

Comme sur un tapis volant, j’avais quitté la terre ferme. Déséquilibrée, je surplombais le sol : selon les mouvements d’air et le pilotage, ma perception de l’importance et de la forme des événements variait. Tout prenait un nouveau relief. 

Désorientée sur mon tapis volant, j’avais un peu de nausée.  

Les autres marchaient sous mes yeux, bien assurés sur terrain plane. Ils pouvaient continuer à jouer, tandis que le feu rouge du Mille bornes me retenait, immobilisée, empêchée. « Toi, tu ne joues plus ». 

Le voleur était disposé sur mon terrain de Catan, j’étais coincée. 

Aspiration vers la mort. Angoisse. Les autres joueurs poursuivaient leur progression, moi j’étais éliminée. 

Je jouais avec mes enfants, pour gagner encore un peu de temps à jouer avec eux, tant que c’était possible. Désormais, l’enjeu, c’était la vie. Ces pannes, ces feux rouges, ces crevaisons devenaient tangibles et terrifiants. 

 

Dans les transports en commun, à la queue dans les boutiques : combien sont en tapis volant à nos côtés ? 

Qui est en chimiothérapie dans cette salle d’attente ou dans ce cinéma, sans que cela ne se voie ni ne se sache ? Qui ressent, tout près de moi peut-être, dans les tréfonds de son ventre les angoisses terribles de la fin de partie ? 

L’indicible impression de la fin. Aujourd’hui, je l’ai oubliée, et, comme les autres que je voyais marcher tranquillement, je ne parviendrais plus à ressentir ce que je ressentais, si je l’essayais, artificiellement. L’aspiration vers la mort. L’angoisse. 

 

Or je me demandais parfois si je ne jouais pas à me faire peur : dans quelle mesure mon cas était-il vraiment grave ? 

 

Plan en trois parties, 3x3, l’idéal français : 

I l’annonce ou la métaphore du tapis volant

II la comparaison avec le jeu de société

III la polysémie des noms « examens » et « résultats ». 

 

Troublée par le flottement du tapis volant, et le vertige de la règle du jeu, j’étais aussi, de manière plus intellectuelle, perplexe et agacée par l’usage des mots « examens » et « résultats ». 

Pour moi qui suis professeur, et qui ai si longtemps été étudiante, ces mots résonnaient bien différemment. 

Qu’y a-t-il de commun entre passer un examen du permis de conduire ou du baccalauréat, et subir un examen médical dont le résultat que l’on attend, muet et tremblant, touche à la vie même ?

Dans un cas, l’on est actif et dans le processus de la vie, quelle que soit les conséquences, et l’éventuelle déception. Dans l’autre, passif (patient), et projeté hors de notre vie, pour en envisager les contours. 

La maladie n’offre guère de prise ni de session de rattrapage.  Les résultats ne sont pas les nôtres. Le patient subit, par définition.

 

J’ai maudit ceux qui me disaient : « Tu sais combien l’aspect psychologique compte ! ». Ah bon ? Donc d’une certaine manière, je serai responsable de l’échec des traitements, comme je suis déjà peut-être responsable de la situation ? 

J’aurais voulu voir en face celui qui écrit dans des bouquins sur Hildegarde : « Le cancer du sein est psychologique. » Lui coller mon poing dans la figueule. 

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